L'avenir est pour tout le monde. Mais l'accès n'est pas la souveraineté.
Meta soutient que la superintelligence devrait appartenir à tous, et non à quelques institutions. C'est une vision convaincante. C'est aussi une vision américaine, et pour le Canada, cette distinction compte.
Ce que Meta propose réellement.
En août, Mark Zuckerberg, de Meta, a publié un manifeste soutenant que la superintelligence devrait être remise entre les mains de tous plutôt que concentrée dans quelques institutions, autour de trois idées : l'autonomisation individuelle comme source de prospérité, l'invention plutôt que l'automatisation comme véritable finalité de l'IA, et un équilibre des pouvoirs favorable aux individus comme fondement de la sécurité. La promesse concrète est un agent personnel capable pour chacun, de puissants outils de création et d'affaires, un tuteur doté d'un doctorat dans chaque matière, et un accès gratuit ou peu coûteux pour des milliards de personnes, en grande partie en source ouverte. C'est un argument véritablement optimiste et, par endroits, convaincant. La mise en garde contre la concentration d'une telle capacité entre les mains de quelques laboratoires est sérieuse, et les modèles ouverts abaissent réellement la barrière pour les petites entreprises, les chercheurs et les particuliers qui n'auraient jamais les moyens des tarifs d'un laboratoire de pointe.
Lisez les petits caractères : c'est une vision américaine.
Mais le manifeste est aussi explicite sur un point que le titre passe sous silence. Il n'est pas neutre quant au lieu où cet avenir se construit. Il soutient, longuement, que les États-Unis et leurs alliés doivent mener l'IA, que les contrôles à l'exportation visant à ralentir les rivaux devraient se poursuivre, que les modèles ouverts américains devraient être les meilleurs au monde, et que toute politique ralentissant les laboratoires américains constitue un risque pour la sécurité nationale. « L'avenir est pour tout le monde » est livré par une entreprise américaine, encodant, selon ses propres mots, des valeurs américaines et démocratiques, et conçu pour maintenir l'avance des États-Unis. C'est une position cohérente, et raisonnable d'un point de vue américain. Ce n'est tout simplement pas la même phrase lorsqu'on la lit depuis Ottawa.
L'accès n'est pas la souveraineté.
Voici la distinction qui compte pour le Canada. Que chacun obtienne une superintelligence personnelle n'équivaut pas à ce que le Canada dispose d'une capacité souveraine en IA. Si les modèles les plus performants et les plus abordables sont américains, fonctionnant sur du calcul américain, régis par le droit américain et façonnés par des priorités américaines, alors une organisation canadienne qui les utilise est consommatrice d'IA américaine, et non maîtresse de la sienne. La distribution n'est pas la souveraineté. Qu'un outil soit gratuit, ou même en source ouverte, ne rend pas indépendant le pays qui en dépend, surtout lorsque les manchettes du même mois portaient sur un proche allié utilisant l'accès commercial comme levier.
Le revers : la source ouverte joue dans les deux sens.
Il y a une réelle occasion enfouie dans l'argument de Meta, et il vaut la peine de la nommer honnêtement. Les modèles ouverts sont, en un sens important, bons pour la souveraineté. Contrairement à une API fermée que l'on ne peut que louer, un modèle ouvert peut être téléchargé, exécuté sur votre propre infrastructure, adapté à votre contexte, et gardé sous votre propre contrôle et sous le droit de votre propre pays. L'effort de Meta pour diffuser des modèles ouverts capables est, qu'elle le veuille ou non, un cadeau pour toute nation qui souhaite réduire sa dépendance, si cette nation se dote de la capacité de les utiliser de façon autonome. La ligne de partage sépare la consommation passive, utiliser les agents hébergés de l'entreprise américaine sur son calcul, de la souveraineté active, exécuter des modèles ouverts sur une infrastructure que vous contrôlez.
Ce que cela signifie pour le Canada.
La bonne réponse canadienne n'est ni d'applaudir le manifeste ni de le craindre. Le Canada devrait utiliser les modèles ouverts ; refuser par principe une capacité véritablement utile et peu coûteuse serait une forme d'automutilation. Mais il ne devrait pas confondre l'accès avec la capacité. Cela signifie continuer à bâtir la couche souveraine que le pays a commencé à ériger, le calcul, la capacité d'exécuter et d'adapter des modèles ouverts sous contrôle canadien, et la gouvernance permettant de décider ce qui doit demeurer souverain, afin que, lorsque l'IA la plus puissante du monde est gratuite et américaine, le Canada puisse l'utiliser à ses propres conditions plutôt qu'à celles d'autrui. « L'avenir est pour tout le monde » est un bon slogan. Le rendre vrai pour le Canada, c'est pouvoir façonner notre propre IA, et non seulement consommer la version conçue pour le leadership d'un autre.
Le fil conducteur.
Tous les quelques mois, une nouvelle vision de l'IA arrive, assurée et ambitieuse. La plupart contiennent quelque chose de réel et quelque chose d'intéressé, et tout l'art consiste à les distinguer. Celle de Meta mérite d'être prise au sérieux sur les deux plans : l'argument contre la concentration de la superintelligence est solide, et les modèles ouverts sont une réelle occasion. Mais une vision rédigée pour assurer l'avance d'un pays ne remplace pas la stratégie propre d'un pays. Pour le Canada, la question utile n'est pas de savoir si l'avenir est pour tout le monde, mais si nous bâtissons la capacité d'être plus qu'un simple utilisateur de celui-ci.